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#OKCinfo

[Témoignage] Pour l'enfant qui n'a d'autre repère que son présent, la violence du quotidien devient une normalité. (updated) #secte

22 min read

derrière la porte rouge Nyima-Dzong

En lançant cet espace de publications et de suivi du procès OKC je n’avais pas encore pris le temps de coucher par écrit une histoire qui m’a tourmenté de longue années, même après les faits, qui a aussi influencé ma perception sur “les adultes”, les éducateurs, les hommes, la société et ses dérives qu’elle soit sectaire ou familiale et mine de rien, quand j'ai pu finalement parler au tribunal lors de l'ouverture des audiences en Janvier 2016, j'ai planté un décors, j'ai décris un monde et ce faisant je n'ai finalement pas véritablement parlé de mon vécu. 

En tant qu’enfant pris dans un engrenage où il n’a aucune emprise mon histoire est juste une autre parmis plus de 60 histoires d’enfants entre 1979 et 2003.

J'avais 1 an en 1981 en arrivant à Nyima-Dzong, Châteaux de Soleils France et à partir de mes 5 ans (départ de ma mère) la liturgie et sa pratique faisait partie intégrante de nos vies d'enfants. 

C'était pas une activité adaptée aux enfants, c'était le coeur de la vie dans le monastère, dont les enfants/ados étaient une partie intégrante, suivi par l'école, la participation au tâches diverses, les travaux, bref une vie de campagne figée dans le siècle passé, un peu comme une bulle suspendue dans le temps seulement interrompue par la visite attendue d'un parents (ou pas pour tout les autres), de la camionnette, de cadeaux peut être, d'une nouveauté, peut être un pot de confiture ou des biscuits ? a cette époque, pas de radio, musique, dessein animé, bd's, plutôt la nature, les cabanes et explorer le domaine.

Entre mes 5 ans et mes 13 ans je suis passé par une dizaine de "responsable" homme et femme, aucun n'était pré disposé à assumer une telle fonction, chacun suivait le modèle du précédent en l'adaptant petit à petit à ses propres notions d'éducations inadaptées à des enfants séparer de force de leur parents. 

Voler pour manger c'est probablement le truc que j'ai le plus "pratiqué" vers mes 10-12, les punitions dans ces années la étaient plus comportementale, ne pas répondre, pas même avec le corp, se tenir droit au temple (bic dans le dos discrètement sous le zé ND), pas mettre les coudes sur la tables (manger avec des serviettes sous les coudes pour garder les coudes serrés ND), s'asseoir en lotus et droit au temple, ne pas s'endormir pendant les liturgies ou les pratiques (ou devoir les recommencer(Mu), tourner les pages du livre de prière, devoir aller au temps tous les jours, matin et soirs, toute l'année, tout le temps. (Nd,Mu 16 ans)

Puis il y avait  la "pratique personnelle", la mienne m'avait été "donné" par RS en 91, j'avais 11 ans, je devais faire la pratique de Tara à l'office le matin, à 6h du mat et puis rebelote en journée et puis l'office du soir et sa série de pratique en séquence, un vrai calvaire quand ça vient pas de soi, la "pratique" devient un exercice mental vers 8-9 ans c'était Punition par la pratique, pédagogie centré sur le temple, le comportement, l'abnégation de soi, le non-individu, le groupe, l’enfant noyé dans cette masse, crée du lien et tisse une société de relation, d’amis, et de “plus mon ami” comme tous les enfants du monde. 

On vivait dans un monde peuplé de divinités, de protecteur du Dharma, d’esprit et d’énergie, de relique précieuse et de l'omniprésence et l’omniscience de sieur Robert Spatz auto proclamé Lama Kunzang.

Enfant le monde des adultes nous inculquait que celui ci était un Maître, qu’il était à la fois le père, la mère, le Maître, le tout. bref le Bouddha.

Via le code de la Règle d’Or de Soleils RS avait instauré un régime sinistre, basé sur les strictes nécessités, insuflant dans l’endroit un esprit d’austérité, de manque, de cruauté même, ou le fait de souffrir était perçu comme une manière de “brûler du mauvais ” qui avait pour seul remède plus de pratique, plus de prosternations qui ne menait nulle part et qui apportait principalement un sentiment de culpabilité, de ne pas “être à la hauteur de la quête”, d’avoir des “mauvaises pensées” envers le Maître qui se transformait en encore plus de culpabilité et le tour est bouclé. 

Les adeptes adultes comme les jeunes adolescents n’avait qu’en tête de mieux faire, de se surpasser, de supporter encore plus et d’entraîner son esprit à réagir à ses préoccupations en excluant systématiquement les actes du Maître de l'équation de la réalité. 

Je ne vais pas me lancer dans une énumérations de toutes les punitions qui avait sur place, le procès a déjà entendus ces histoires, d’aucune sont dans la et .

Par contre je vais en écrire une, celle qui m’a le plus tourmenté, marqué, celle qui enfouit toute les autres sous les décombres et c’est uniquement grâce aux amis sur place, les autres enfants de différents groupe que tout ce raffut était supportable et c’est entre l’adversité la plus sombre (vécue en silence) et les jeux dans les arbres que nous avons créé des liens plus forts que toute les tempêtes à venir: 

D'ailleurs à propos de révolutions, déjà en 93 la bande de 25 des plus agés dont je fais partie va être déportée au Portugal, sans l'accord explicite de nos parents, Spatz à un projet, celui de nous avoir tous et toutes directement sous sa direction dans un autre monastère dans le sud du Portugal.

Mais ça c'est une autre histoire qui ne fait malheureusement pas partie de ce procès ci. 

Mais revenons en à 90-91, moment le plus forts de la folie de FM sur le groupe de quelques 11 à 17 enfants qu'il avait sous sa "responsabilité" :

Quelques motifs : 

  • “T’as pas été sage au Temple” - excuse favorite d’un des éducateurs avant son expulsion en 1991. 
  • Il y avait la variante privé de repas
  • Ou encore faire 108 tours de “l’air sacré” sorte d’anneau de pierre déposée à même le sol et qui formait un grand cercle, par temps de pluie ou de neige, courir dans le froids
  • “Va au mâts Nord” ça voulait dire rester dehors la nuit dans le froid pendant un temps indéterminé en chemise de nuit et pyjama et parfois en culotte, quand ça impliquait plusieurs d’entre nous on était envoyé à différents endroits dans le domaine pour éviter qu’on se parle.
  • Et voilà t’as punis, “dans ma chambre après le temple” disait FM. discrètement en me pinçant la peau du bras ou du dos. 

Quelques punitions : 

  • Courrir par tout les temps (30 min ou 1h) 
  • Coup de baton sur les fesses (10-20) 
  • Coup de baton avec une raclette sous la douche froide 
  • Se prosterner dans le gel du matin sur l'herbe torse nu et en caleçon. (1x 1h)
  • Répéter pendant des heures des mantras
  • Dormir dehors
  • Gifle, baffe, tirer les oreilles (fort)
  • Coup de bic dans le dos (avec la pointe sortie)

Bref toutes les semaines quelqu'un y passait pour une raison ou une autre, une fois l'heure et l'endroit de la punition annoncée, c'était inévitable. 

Alors tu savais qu’il allait falloir passer par la de toute façon avant de pouvoir aller dormir et rejoindre les autres au dortoirs. Le supplice d’une journée dans l’attente de se faire battre ou qu’un de tes amis se fasse taper dessus ou privé de X ou Y, d’une manière ou d’un autre constamment contrôlé par un éducateur en pleine névrose qui n’aurait jamais dû se retrouver à cet endroit la. Se savoir constamment sous le risque d’être puni arbitrairement est très certainement une forme de torture mentale et physique pour un enfant, surtout quand après la punition, les détails exactes sur celle ci était: secret.

“Hey, ceci reste un secret entre nous” et les raisons tout aussi obscure et arbitraire. 

Comment avoir un comportement de la sorte dans un "monastère" qui plus est, "Bouddhiste" ?

Il venait te chercher alors que le reste du groupe se préparait à aller dormir ou manger ou après l’école, il ya avait toujours un creux qui lui donnait le temps de faire sa besogne et de revenir avec l’enfant comme si de rien n’était ou de l’envoyer se coucher au dortoirs. Les gens sur place avait l’habitude de laisser faire (les adeptes étant susceptible) et le “responsable” avait quasiment tout pouvoir sur son groupe d’enfant, résultat chacun s’occupait du sien et c’était beaucoup trop pour une personne, mais c’est tout comme si ces enfants de la terre sacré n’était pas une ressources suffisamment importante que pour leur donner un minimum de dignité, d’amour, d’affection, d’attention.   

Il vient me chercher à l’heure du coucher, personne ne dit mot quand je sors mais dans le fond tout le monde sait, personne ne dit rien, dans le fond de l’esprit une certaine lucidité se demande si c’est ça la normalité, le karma, comment ça marche alors, j’ai rien fait, pourquoi autant de violence ? mais elle n’a aucun point de repère pour comparer, l’enfant accepte, c’est que c’est ainsi, c’est mon karma. 

Sortir de la chambre, se demander en mettant ses chaussures si seulement cette fois ci, ça sera juste une remontrance, une mise au point peut être ? Mais à 9 ans quand on a lu le chapitre sur la sagesse de “La Marche vers l'Éveil” de Shantideva (en cachette, il ne fallait pas le lire on risquait de tomber sur du bouddhisme originale), même si on comprend rien au monde qui nous entoure, de cette normalité si violente, rien n’indiquait qu’un bouddhisme saint se vit au monastère.

Aujourd’hui je peux articuler ma pensée, mais en tant qu’enfant, même si un frémissement d’un espoir d’autre chose devrait être en théorie possible, seul l’instant présent comptait véritablement et la dans ce présent-passé je suis entrain de le suivre dans le noir, jusqu'à sa petite maison à côté du petit temple:  

Rentrer dans sa chambre, passer la porte rouge, le coeur qui bat, tout est très rangé, les bâtons de différentes tailles sont derrière la porte, il y en a un dur, en frêne, un autre en buis souple et dur à la fois, mais il y a surtout qu’il m’ordonne de me coucher sur le ventre, je veux pas, je veux discuter, savoir pourquoi...

- "tu n’a pas été sage au temple” il me tord le bras, me force à me coucher, je crie alors il me met son mouchoir sâle dans la bouche, celui avec lequel il se mouche et qu’il replie soigneusement dans sa poche, il est dans ma bouche, et mes bras sont en clinche dans mon dos, je suis sur le ventre et il s’assied sur mes jambes de tout son poid, baisse mon froc, choisi un batons, parfois le frêne, parfois le buis et me roue de coup, quand j’essaye de me lever il m'en empêche, son autre bras me plaque au sol, il me demande si j’ai bien compris... je lui demande mais comprendre quoi ? 

  •  - Je vois que tu n’a pas compris, Non tu n’as pas compris!!
  •  - Mais si j’ai compriiiiiiiis !!!!!

Et c’est repartis pour une rouée de coup, pour finir je crie que j’ai compris, que je serais sage, je ne sais pas de quoi, mais je serais sage, tout pour que ça s’arrête, alors il se calme, j’ai mal aux fesses, au dos, je pleure et il se “radoucit”, c’est passé, et je dois obtempérer,  il me dit de prendre mon livret de notes de Tibétains et de réciter en lisant le plus vite possible toute les exceptions, les règles, les accents et leur logique d’utilisation, je lisais comme toute les autres jeunes très très bien le tibétains écris, même si j’en parlais pas un mots ou était même incapable de traduire quoi que ce soit, mais les punitions à cette époque, sous FM, ça se finissait ou par des récitations de notes et de règles théorique de tibétains ou par des mantras, faire X nombre avant d’aller dormir ou des prosternations.

Après la punitions physique venait la punition mentale: il laissait toujours un temps (pour se calmer et ne pas attirer l'attention) entre le moment ou je me faisait battre et le moment ou je pouvais sortir de chez lui et rejoindre les autres. 

Je suis donc obligé de me mettre tout contre le mur de pierre blanche peinte à la chaux, assis sur les genoux, mais pas sur mes fesses ça fait mal, l’étrangeté de toute la situation, le son de ma voix qui récite des règles grammaticales en tibétains, mon tortionnaire qui fait mine de ranger ou de se changer; parfois il fallait aller vider son pot de chambre pour faire diversion, alors en sortant de cette maison à la porte rouge, il m’attrapait le bras une dernière fois et discrètement me disait : “Hey ceci reste un secret entre nous” avec un terrible accent portugais qui fesait froid dans le dos. 

Alors pour rester sage et jamais plus m’endormir à 11-12 ans je dirigeais un office ou l’autre, j’aimais bien chanter dans le micro, savoir que du début à la fin je ne m’endormirais pas parce que le Umzé, celui qui ouvre la marche dans la récitations des pratiques, suivi par toute la Sanghas éparpillée dans le temple, c’était un peu le chef d’orchestre, ça devenait un brin intéressant, ah c’est sûr, les enfants trouvent toujours un moyens de passer outre et même parfois de vivre des gros problème en les acceptants avec une étonnante simplicité.   

Alors parce que malgré la folie des hommes les enfants gagneront toujours, heureusement il y avait ces moments suspendu dans le temps parfois ou pour un instant l’insouciance reprenait le dessus, la Lumière pour quelque jours, le temps de vacances s'installe pour mieux repartir lors des séparations toujours difficile entre parents et enfants, même si soigneusement caché pour certain. 

Heureusement il y avait la nature ou s'abriter du monde des adultes sur place, il y avait des jeux et des escapades à imaginer et des livres à lire, des courses à vélo, les vacances en été où nous étions plus des enfants que le reste de l'année, ou les dimanches ou on mangeait avec des couverts, ou les concerts de Mozart le Jeudi après-midi dans le petit temple, les balades dans la nature avec ou sans l'accord des adultes, et puis 11 ans c’est quand même l’âge des bisous (chuuut c’est interdit) mais ça aussi déjà à l’époque les jeunes ont montré le ton et ont fini par faire leur expériences malgré le contrôle et l’omniprésence (même si pas physique) mais tout autant absurde et déplacé que la personne de RS et son clergé mettait en place. 

En 1991 nous passon l’été au Portugal, nous le savons pas encore à ce moment là mais Robert Spatz a des plans pour nous, entre autre de nous déporter dans un centre OKC au Portugal, loin de nos parents, loins de tout contrôle par qui que ce soit, même dans la OKC aujourd’hui 20 ans après ces faits, 90% des gens n’ont aucune idée de ce que leur enfants ont vécu entre 1993 et 1997.

Cet année la, j’ai tout juste 11 ans et JL (le “responsable” du monastère en France) à entendu dire que des jeunes garçons se faisait battre, il vient donc faire sa petite enquête et me pose quelques questions : Il n’a lui même pas vraiment l’air honnête dans sa démarche, on dirait plutôt que sa seule considération est de vérifier si ces abus ne vont pas entacher la réputation de ND ou la sienne peut être en tant que “responsable” et puis je ne luis fais pas du tout confiance, il me connait depuis 13 ans, m’a vu grandir, mais la manière dont il vient me poser ces questions n’est pas du tout rassurant pour moi, en effet nous sommes en vacances dans un autre centre OKC, au Portugal, mais FM lui est bien sur place, si je parle je ne sais pas ce qu’il va se passer, j’ai pas mes parents sur place, ni personne à qui me confier, alors je minimise, j’en dis le moins possible, j’ai peur que ça se retourne contre moi si FM apprend qui à parlé. Je ne parlerais plus jamais de ces abus à qui que ce soit jusqu’au procès 2016. 

Fin 91 FM est viré du monastère en France, un peu après les vacances, je n’ai jamais su si JL y avait été pour quelque chose, en tout cas personne n’est venu me parler à ce propos, et puis surtout tout le monde est au courant dans le monastère que FM a été expulsé parce qu’il a ouvert les douches de 2 jeunes filles (16-17 ans max) qui prenait leur douche. (Oui c'est étrange, mais dans la "normalité" qui était la nôtre nous n'avions pas la moindre idée de l'anormalité de ces actes, il n'est jamais partis pour les abus affreux commis sur le groupe de garçon de mon âge, au moins est il partis, c'est déjà une révolution en soi !)

Celle ci vont se plaintre à M, femme de JL et après l’affaire Bernard, FM se fait virer, mais pas tout à fait, OKC a eu un facheuse habitude de conserver en son sein des hommes sérieusement malade dans le but d’éviter que leur départ provoque un scandale ou que le vérité se sache et impacte l’image de la OKC en Europe (Affaire Bernard : 6 cas confirmé de pédophilie entre 87 et 90 caché par Robert Spatz aux parents, tout comme aux autorités Française) FM continuera à travailler dans le secteur de la construction à OKC Bruxelles avant de revenir à ND quelques années plus tard. Pareil pour Bernard le pédophile : de retour à ND dès les années 2000 sans jamais avoir été inquiété a propos des ces actes. 

En fait en me connectant avec mes souvenirs d’enfance et “en les reconnaissants comme de simple phénomène” justement je constate à quel point depuis toujours, nous les enfants de jeunes parents qui cherchaient un idéal, une utopie praticable avec honnêteté et parfois trop peu de discernement, nous avons toujours fait notre possible pour nous dépasser malgré trop souvent le peu de bagage pour y arriver, voir par delà les artifices, acquérir l’esprit critique dans un milieux complètement biaisé par des années de coupures avec la société et toute une conception élitiste et sectaire du concept de communauté, un schéma pollué détourné en un folklore laico-bouddhiste-vajrayana-emaho en pleine dérive, un esprit qui nous a permis de nous extirper chacun à son rythme de l’emprise de toute une enfance polluée par une doctrine qui laisse encore des traces aujourd’hui, une méthode qu’aucun enfant ni aucun parents du monde ne devrait avoir à vivre contre son gré. 

Dans cette entreprise de résilience commencée il y a des années, déclenchée par les perquisitions en 97 pour beaucoup, puis les révélations en 2007 et 2010 pour d’autre et puis le procès en 2016 et son lot d’abus affreux que la plupart d’entre nous avait peine commencé à regarder en face et à apprivoiser pour en parler, pour la résilience, pour se reconstruire, le procès et l’ouverture de parole au 23 parties civiles ont été le clou dans l’engrenage d’une affaire qui si elle n’avait pas reçue notre intervention se serait soldée avec des amendes financières et encore moins que la peine de 4 ans avec sursis, en fin de compte, tous ces épisodes auront été les moments clefs d’une histoire qui n’a pas encore craché tous ses démons. 

Affaire à suivre.

signé Ben Kungyal 

 

#OKCinfo

Du partage de la violence - #OKCinfo

6 min read

Tant d'années et de nœuds à défaire ! Je commence par le plus évidemment douloureux : la violence.

Quand j'avais autour de 7 ans, j'étais avec d'autres gamins de mon âge sous la responsabilité de [******, ******** ** *** ****], qui se trouvait être un homme aux carences affectives limpides, colérique, emporté, et qui semblait balader une rage blanche cherchant constamment un exutoire. 

Un jour, à la sortie de la longue séance de prière vespérale, alors que tous les gamins enfilaient chaussures et manteaux, il vint à l'idée de l'un d'entre eux, remarquablement peu inspiré, d'éteindre les lumières pour faire une blague. Bref, nous n'arrivions plus à trouver notre manteau et nos chaussures parmi la multitude de celles des autres enfants. Je rallumai donc la lumière depuis l’interrupteur situé en haut des marches du temple : derechef, le couillon d'en bas l'éteint à nouveau depuis l'autre interrupteur. Je réplique, il continue, et s'ensuit donc une certaine confusion dans le peuple des petits poucets en quête de leurs frusques.

[******] a surprit cette confusion, et son sang, si facile à exciter, ne fit qu'un tour, et il me balança une claque monumentale qui envoya ma tête valser contre l'angle d'un mur, remarquablement plus rigide que mon crâne. Il avait trouvé un coupable à portée de main, et l'avait surpris à l'improviste. Complètement sonné par cette soudaine explosion, j'entrepris de descendre les marches en chancelant. J'avais la tête en sang, mais je ne l'avais même pas remarqué. Il m'a jeté mon manteau sur la tête depuis le haut des marches, vu que je l'avais oublié. Et puis… ça cachait la tête. 

Je n'ai jamais oublié cet épisode. J'ai même cru déceler, sous mes doigts, la marque du coup, des années après. 

Durant les heures d'isolement dans le froid et la nuit auxquelles nous étions soumis pour des motifs risibles, j'imaginais lui planter une pioche en plein dans son crâne d’œuf luisant et lui faire exploser la cervelle. C'était défoulant, pour l'imagination, et il y avait tant de brutalité à refouler, tout le temps ! Ce sont des images d'une grande violence, qui ne contenaient aucun stratagème. Mais l'idée de son crâne explosé sous le coup d'une pioche trouvait grâce à mes yeux. C'était mieux que "mon papa lui flanquera un jour une raclée", parce que ça non plus ça n'est jamais arrivé.

Alors, la violence… La violence ressort toujours, même quand on ne t'a pas appris quoi faire.

C'est aussi ce que j'ai appris de Mû [ndlr : Humkara Dzong]. A mon arrivée, le plus jeune dans ce milieu qui puait le désespoir à plein nez, où nous comptions la valeur marchande des choses en pots de margarine, où tout était rationné, où la rudesse de la vie était un devoir de haine envers soi et les autres… à mon arrivée, donc, j'ai retrouvé tous les « grands », ceux des groupes de [*********], et de [****-*****] et [*******]. Leur humeur avait complètement changé. Il y avait une rage sans nom, inconsciente, qui traversait ce groupe d'ado hallucinés. Être le bourreau, c'était ne plus être victime, le temps d'un instant. La violence des conditions se traduisait dans la violence morale mais aussi physique des rapports interpersonnels. Jusque dans le rapport aux animaux ! Une bande de gamins bien flippés, comme des poissons qui savent qu'ils n'ont que le filet ou l’asphyxie. Je passe sur les détails : tous ceux qui l'ont vécu reconnaîtront. 

Ils allaient vers la fin des temps, en se préparant à la violence. C'était notre perspective d'avenir. C'est une perspective terrible à un âge où l'individu a besoin de sensibilité et d'espace moral pour se composer. Pourquoi étudier, pourquoi développer la moindre ambition personnelle quand la seule perspective construite était la fin des temps, cet arrière-monde fantasmé ? Et puis la Foi était censée être la panacée à tout, l'Alpha et l'Oméga du monde! Et puis, quel autre monde pouvions-nous connaître ? Ça faisait tellement peur, cet Extérieur dont on nous avait dit les pires choses. Je me souviens d'avoir été terrifié, le jour où j'ai dû prendre le train, seul à mes 16 ans – et c'était un train de campagne qui est tout sauf inquiétant. Toujours, d'une manière ou d'une autre, il fallait se défendre, et c'était un réflexe que, arrivés à l'adolescence, nous avions bien intégré. La discipline, c'était la peur et le contrôle, rarement une question pragmatique visant l'autonomie de la personne.

Quand j'avais près de 18 ans, Robert [Spatz] m'a envoyé m'occuper des enfants à Nyima-Dzong. J'avais une résolution secrète, qui était de ne jamais leur faire vivre ce qui m'avait révolté et fait haïr. Et pourtant… En termes de ressources éducatives, j'étais très démuni. Je ne connaissais que ce que j'avais vécu, et ça ne s'appliquait pas qu'à la pédagogie. J'ai beaucoup aimé ces gamins dont j'avais la charge et dans lesquels je me reconnaissais, mais vint un jour, où, pour un motif risible et par faute de ressource, j'ai envoyé une baffe monumentale à l'un d'entre eux, qui lui a laissé une marque sur le visage pendant plusieurs jours. J'avais utilisé ce qu'on m'avait appris. 

J'ai ensuite même mis du temps avant de comprendre l'inadéquation de mon acte. Je n'ai encore jamais demandé le pardon des gens auxquels j'ai transmis cette violence. Vous qui lisez, si vous êtes du nombre, je vous prie d'accepter mes sincères excuses. Mais je vous en parlerai certainement un jour.

Duncan Idaho

PS : Je n'en veux à personne