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#OKCinfo

Les nuits avec mon ennemi | Le Vif/L'express | 29/08/1997

10 min read

Témoignages capitaux contre Robert Spatz. Dont celui d’une jeune Américaine qui accuse le gourou de l’OKC, récemment emprisonné, d’avoir abusé d’elle durant son adolescence > Valérie Colin

LES NUITS AVEC MON ENNEMI

Le 30 mai dernier, 200 gendarmes belges et français investissaient simultanément, à Bruxelles et à Cas-tellane (près des gorges du Verdon), plusieurs demeures de la communauté d’inspiration bouddhiste tibétaine Ogyen Kunzang Chôling (OKC). Au terme d’une opération baptisée « Soleil », au punch « cow-boy » controversé, les forces de l’ordre ramenaient dans leurs filets quelques précieux poissons d’eaux troubles. Dont le Belge Robert Spatz, 53 ans, dirigeant de la secte, tôt placé sous mandat d’arrêt... Autant que l’intimidation des groupes sectaires, ce coup d’éclat visait sans doute une répercussion médiatique maximale. L’extrême publicité de l’intervention a en effet permis aux gendarmes de la capitale (cellule terrorisme section sectes) de recueillir récemment de nouveaux témoignages accablants pour Spatz. Ils lui valent aujourd’hui une nouvelle inculpation pour attentat à la pudeur, avec la circonstance aggravante que le gourou exerçait une contrainte morale sur ses victimes. La première, mère de famille installée en Belgique, était majeure au moment des faits. La seconde, jeune avocate habitant au Texas, n’était qu’une enfant.

C’est son frère, voyageant à Bruxelles, qui lui apprend l'arrestation du gourou. A Dallas, où elle vit, Claudia Frey, 27 ans, sursaute. Elle consulte immédiatement Internet. Si les nouvelles de Belgique y sont plutôt sommaires, un point la scandalise : Spatz y apparaît inculpé essentiellement pour des délits financiers. Or Claudia a subi des abus sexuels dans la secte, en France, dès ses 14 ans... Malgré la thérapie qu’elle a entreprise, les images d’un Spatz bestial n’ont cessé de la hanter. Cette fois, la jeune femme est décidée à tout raconter: les exils nocturnes dans la « tour », les attouchements forcés couverts par l’inévitable charabia spirituel, les prières et les menaces...

Le récit de Claudia commence pourtant dans l’allégresse, en Grèce, au milieu des années 70. Du magasin d’aliments naturels où elle achète ses croquettes de riz, la mère de Claudia, Barbara, directrice de théâtre à Athènes, rapporte un jour un goût marqué pour la méditation. Elle y a rencontré le « lama » Spatz. Il lui a proposé une vie pure et saine au château de Soleils, le « monastère » de Cas-tellane, lieu de villégiature des fidèles. Très vite, Barbara, divorcée, accepte. « Ma mère est partie comme ça, par la route, après avoir vendu ses biens, acheté une camionnette et entassé tout ce qui lui appartenait, dont mon frère et moi », se rappelle Claudia. Pour la petite fille âgée de 7 ans et pour son frère de 8 ans, l’aventure est exaltante. On leur promet la neige, qu’ils n’ont jamais vue. Et des chevaux. Ils déchantent : « Sur place, ceux-ci servaient uniquement aux travaux des champs. Et la mule mordait tout le monde... » Claudia va de déception en déception. Au monastère, l’absence de chauffage rend les hivers glacials ; la nourriture végétarienne et l’hygiène laissent à désirer. Mais, plus que tout, c’est la perte d’intimité, l’absence d’une vie de famille qui affligent l’enfant. « Nous dormions à trois dans une très petite pièce. Tout le reste — le travail, les repas — se passait obligatoirement en commun. »

CRISTAL ET LAMPES A HUILE

A l’époque, la secte compte très peu d’enfants. Persuadée que Claudia est « démoniaque », leur gardienne a en outre interdit à la gamine de fréquenter la seule autre fille du clan. Claudia se sent affreusement seule. Malheureuse, elle lit de la fiction anglaise ou française, des journées entières.

« Je devais m’occuper de moi-même. J’ai le sentiment d’avoir raté mon enfance. » Comme sa scolarité : lorsqu’elle atteint 14 ans, un oukase du gourou oblige la petite à abandonner ses études. Elle est affectée à une tâche autrement plus édifiante : l’entretien du temple tibétain de la secte. Chaque jour, la brunette y passe la serpillière et confectionne des mèches en coton pour 108 lampes à huile. Autour de la jeune fille, isolée du monde extérieur, l’étau se resserre. Pendant deux ans, entre 14 et 16 ans, elle ne sera pas autorisée à quitter le monastère.

Spatz lui intime alors l’ordre d’« aller dormir dans la tour » : c’est un bâtiment rond dont une cellule enferme un cristal au pouvoir prétendument magique. C’est aussi le lieu où Claudia aurait subi les assauts du maître chaque fois qu’il faisait escale à Castellane, entre ses nombreux voyages en Espagne, au Portugal, en Belgique, en France ou à Tahiti. « Sous couvert d’échanges d’énergie spirituelle, il me déshabillait et me touchait de façon sexuelle », relate Claudia. « Si tu ne dis rien à personne, tu deviendras très pure, très illuminée » : il la tient. Le « rituel » dure deux ans. Mais au fil des mois, l’abuseur devient plus agressif. Il conduit sa victime à l’hôtel, se dénude, l’oblige à le caresser. Elle se défend. Mal sans doute, comme peut le faire une adolescente sous influence, face à un adulte omnipotent : « Si tu refuses cette occasion unique, tonne-t-il, je peux contraindre ta mère- à des conditions d’existence plus difficiles... » Chantages minables, l’arme des faibles...

Le 18 juillet dernier, les gendarmes de la « section sectes » organisaient, à Bruxelles, une confrontation entre Spatz, toujours détenu, et sa victime. « Je ne l’avais plus revu depuis onze ans : cela m’a fait du bien, explique Claudia. J’avais conservé le souvenir d’une personne très grande et imposante. Devant moi, je n’ai plus trouvé qu’un petit homme vieux, nerveux, impuissant. » Au cours de l’interrogatoire, il arrive à Spatz, sourire aux lèvres, de plonger un regard sévère, concentré, au fond des yeux de la jeune femme. « Son regard de lama, se souvient-elle. Mais ça ne marchait plus... » Face aux autorités, le gourou conteste-t-il les faits qui lui sont reprochés ? Il admet, certes, les nuits dans la tour et l’imposition des mains sur le ventre de la fille. Mais il nie farouchement l’intention sexuelle. « Claudia, prétend-il, avait un problème, et je devais l’aider. » Elle a envie de le gifler. S’en abstient. L’entrevue, éprouvante, constitue somme toute, pour elle, un immense soulagement. Derrière son désir de vengeance (« La prison pour Spatz ? Il a le chauffage et des aliments corrects : ce n’est sûrement pas pis que ce que j’ai enduré ! »), elle songe à tous ceux qui continuent à subir ses manipulations.

Elle, elle connaît la chanson. Lorsque, à l’été de ses 15 ans, son père souhaite qu’elle vienne le voir, Spatz interdit cette sortie, et prie Claudia de répondre qu’elle n’a pas envie de rencontrer son papa. Elle essuiera un refus identique lorsque ses grands-parents américains l’inviteront à rejoindre définitivement les Etats-Unis. « Mon frère a pu y aller. Pour moi, Spatz avait prédit un grand malheur si je partais. J’ai accepté de rester, s’il mettait fin aux violences sexuelles et m’autorisait à retourner au lycée. Il a juré, et je l’ai cru. » Nouveau mensonge. Promptement, Barbara et sa fille sont transférées dans une annexe de la secte en Dordogne. « Lorsque je me suis renseignée sur les horaires des bus scolaires, Spatz m’a ri au nez, raconte Claudia. Et les abus ont repris... » Huit ans de servitude et de dogmatisme lui ont inculqué la vision d’un monde extérieur terrorisant.

Mais les lettres enthousiastes de son frère inoculent chez la jeune fille les ferments de la révolte. Juste avant ses 16 ans, elle déguerpit et fonce au Texas. Le processus d’affranchissement est long. Il lui faut trois ans pour oser révéler les viols à son frère. Prévenue par ce dernier, Barbara accourt. Par réelle empathie ? Parce que le gourou l’a ordonné ? Claudia l’ignore : « J’ai appris plus tard que Spatz avait raconté aux membres que je me droguais, et que ma mère avait dû partir pour me sauver... » Aujourd’hui, la mère et le frère de Claudia ont rompu les ponts avec la secte. Pas tout à fait, en vérité. L’une garde un sentiment mitigé sur les dix années passées à l’OKC. L’autre craint qu’en portant plainte contre Spatz, sa sœur mette en péril l’accueil qu’on lui réserve lorsqu’il rend visite à son jeune fils, resté dans la secte avec sa maman adepte. Claudia, elle, ne se pose plus de questions. « Ma mère était manipulée. Mon père n’a pas compris : pour lui, il s’agissait d’un groupe religieux un peu bizarre, mais inoffensif. C’est Spatz le seul responsable. » Récemment, des disciples intimidants l’ont appelée : « En témoignant, tu crois te faire du bien mais tu nourriras toute ta vie des remords... » Elle garde la tête haute, et froide. Elle a, dit-elle, la sensation très forte d’avoir fait uniquement ce qu’elle devait...

29/08/1997 | Le Vif/L'Express

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